Tuer le messager ne tuera pas le message.

Mozambique Exposed

Les disparus : plongée dans la campagne d'enlèvements et d'assassinats contre les journalistes et opposants mozambicains

Des dizaines de membres de l’opposition et de journalistes ont été enlevés ou tués au Mozambique depuis les élections générales de 2024. Alors que les autorités ont largement manqué à leur devoir d’enquêter sur ces violences, des informations exclusives révèlent l’implication de personnalités affiliées au FRELIMO, le parti au pouvoir, et de forces de sécurité mozambicaines dans l’identification et le ciblage des détracteurs du gouvernement.

Crédit : Baptiste Condominas / RFI

Points clés
  • L'enlèvement du journaliste Arlindo Chissale s'inscrit dans un contexte plus large de disparitions forcées et d'assassinats politiques au Mozambique, avec plus de 300 morts et plus de 3 000 blessées entre octobre 2024 et janvier 2025
  • Notre enquête montre que des acteurs proches du FRELIMO, le parti au pouvoir au Mozambique, ont été impliqués dans la surveillance et le ciblage de membres de l'opposition ;
  • Forbidden Stories révèle que l'enlèvement en 2016 d'Américo Sebastião, un homme d'affaires portugais établi dans la région de Sofala, pourrait avoir impliqué un membre des forces de sécurité mozambicaines.

Par Alexander Abdelilah et Mariana Abreu

9 juin 2026

Avec la contribution de : Jörg Brase (ZDF), Gaëlle Laleix (RFI), Micael Pereira (Expresso), Quentin Peschard (Les Observateurs de France 24), Zitamar News.

Il fait très chaud, ce mercredi 7 janvier 2025 à Pemba, au Mozambique. Près de 30 degrés. Arlindo Chissale, un journaliste de 46 ans et rédacteur en chef de Pinnacle News, un média en ligne comptant plus de 70 000 abonnés, monte dans un bus.

Il se rend à Nacala, une ville située à huit heures de route au sud, où il travaille dans un cimetière. Comme de nombreux journalistes de la région, Chissale ne peut subvenir à ses besoins uniquement grâce à son salaire de journaliste et cumule plusieurs emplois. 

Ce jour-là, alors que le bus transportant le journaliste s’enfonce dans les terres, un véhicule blanc sans plaque d’immatriculation bloque sa route. En sortent 5 hommes, dont deux portent des uniformes de police, selon des témoins cités par l’ONU. Ils arrachent Arlindo Chissale du véhicule et le rouent de coups avant de l’embarquer et de disparaître dans la campagne mozambicaine. Près d’un an et demi après son enlèvement, on ignore toujours ce qu’est devenu le journaliste.

Crédit : Tiktok

Ses pairs décrivent Chissale comme un reporter communautaire intrépide et un expert de sa région natale de Cabo Delgado, une province du nord du Mozambique. Chissale a consacré sa vie à documenter les luttes de sa communauté, qui, ces dernières années, s’est retrouvée à la croisée d’une violente insurrection islamiste d’Al-Shabab, d’opérations militaires de l’État et de projets d’extraction de gaz à plusieurs milliards de dollars soutenus par des pays occidentaux.

Dans cette région tourmentée, les journalistes et les membres de l’opposition sont devenus la cible privilégiée d’attaques attribuées à des groupes armés envoyés par l’État. Chissale lui-même était un membre actif de l’opposition montante, qui menace le règne cinquantenaire du parti au pouvoir, le Front de libération du Mozambique (FRELIMO).

Crédit : Amancio Miguel / VOA Portugues, 2023.

C’est pour briser ce silence que Forbidden Stories publie « Mozambique Exposed ». Près d’une centaine d’interviews, 10 médias, 30 journalistes et cinq mois de travail. L’objectif : mettre au jour le dispositif de répression soutenu par l’État que Chissale dénonçait depuis des années, et qui pourrait être impliqué dans sa disparition. L’enquête du consortium montre que l’enlèvement de Chissale s’inscrit dans un contexte plus large de persécution politique. Des dizaines de cas indiquent que des membres de l’opposition ont été pris pour cibles par des acteurs liés au FRELIMO et aux forces de sécurité du Mozambique, en particulier depuis les élections générales d’octobre 2024.

Accusations de fraude électorale

« Chissale s’occupait de la communication [au sein de l’opposition], mais il avait aussi des ambitions politiques », se remémore Venâncio Mondlane, chef du parti d’opposition Alliance nationale pour un Mozambique libre et autonome (ANAMOLA) et ancien candidat à la présidence. 

Mais suite aux élections générales de 2024, qui ont vu la réélection du FRELIMO tant au niveau présidentiel que parlementaire, Chissale a commencé à accuser publiquement les autorités de fraude électorale.

« Il a communiqué très clairement, et avec une éloquence remarquable, sur les mécanismes de la fraude électorale, expliquant comment elle était organisée, apprenant aux gens à l’identifier et à la combattre », souligne Mondlane. C’est pourquoi, estime-t-il, « il a finalement été enlevé ».

Le 21 octobre 2024, la police antiémeute a tiré des gaz lacrymogènes pour disperser une foule à Maputo, après que des soutiens du dirigeant de l’opposition Venâncio Mondlane ont été abattus par balles (Crédit : VOA Africa).

Les résultats électoraux ont été vivement contestés par l’opposition, déclenchant des manifestations d’ampleur dans tout le pays. Malgré une décision de justice, la commission électorale de district a refusé de remettre les feuilles de dépouillement officielles et les résultats de 28 bureaux de vote, affirme Chissale dans une interview accordée à la Deutsche Welle, en octobre, avant d’encourager la population à faire grève. De quoi attirer un peu plus l’attention des autorités.

Le rapport de la mission d’observation électorale de l’UE au Mozambique a également fait état de manquements répétés à la transparence. Notamment la non-publication des résultats des bureaux de vote.

Plus de 400 opposants visés

Depuis les élections de 2024, plus de 400 soutiens de Mondlane auraient été victimes de violences et 55 en seraient morts, d’après les plaintes déposées par l’opposant auprès du procureur général du Mozambique et consultées par Forbidden Stories. Selon des représentants du parti interrogés par le consortium, la disparition de Chissale s’inscrit dans cette vaste campagne de répression visant tous ceux qui ont contesté le régime depuis la période électorale. En janvier 2025, l’ONG DECIDE fait état de « plus de 4 000 personnes détenues et plus de 3 000 blessées » dans le cadre de la répression post-électorale. 

Les plaintes déposées par Venâncio Mondlane décrivent des autorités et des unités de police commettant des exécutions extrajudiciaires, infligeant des blessures graves, des mutilations, procédant à des arrestations arbitraires, à des disparitions forcées et à des destructions de biens à l’encontre de partisans de l’opposition.

Le projet « Mozambique Exposed » révèle le rôle que jouent les chefs de quartier – appelés « chefes de quarteirão » – dans cette machine à broyer toute voix discordante. Selon plusieurs sources, les chefs de quartier sont affiliés au parti au pouvoir et chargés de surveiller la population au niveau du quartier. Bien qu’ils n’aient pas de statut officiel, ils sont des acteurs incontournables dans la vie quotidienne des Mozambicains.

« Il faut leur dire où l’on déménage, pour combien de temps, dans quel but, où l’on loge. Il faut également s’enregistrer auprès d’eux si l’on emménage dans le quartier. Ces personnes disposent donc d’informations », décrypte Carlos Quembo, chercheur à Amnesty International.

Selon Carlos Quembo, les chefs de quartier organisent également les réunions locales du parti dominant. De quoi identifier les appartenances politiques au niveau local, et donc les membres potentiels de l’opposition. « En fait, je dirais qu’ils sont les seuls à disposer d’informations concrètes sur qui est qui dans chaque quartier », poursuit Quembo.

Crédit : Facebook / UIR Unidade de Intervenção Rápida Moz.

Une source diplomatique confirme auprès du consortium que les chefs de quartier sont utilisés pour surveiller les membres de l’opposition, y compris les militants locaux qui ont organisé ou participé à des manifestations post-électorales. Des informations transmises ensuite à leur hiérarchie au sein du FRELIMO. Le consortium a pu parler à l’un de ces chefs de quartier, qui nous a répondu sous couvert d’anonymat. Il confirme que, dans certains cas, des informations circulent entre lui et les autorités.

Contactées par Forbidden Stories, ni les autorités mozambicaines sollicitées ni le FRELIMO n’ont donné suite.

Escadrons de la mort

Le consortium a épluché des dizaines de cas qui dessinent les contours d’une véritable campagne d’assassinats d’opposants. Une vague d’autant plus importante depuis les dernières élections d’octobre 2024. L’un des assassinats les plus médiatisés a eu lieu le 19 octobre 2024, lorsque l’avocat de Mondlane, Elvino Dias, est abattu dans les rues de Maputo, la capitale du Mozambique. Dias circulait en voiture avec Paulo Guambe, alors responsable du PODEMOS, un parti d’opposition qui soutenait la candidature de Mondlane.

Lors d’un autre incident, le 22 décembre 2024, des hommes armés non identifiés abattent Eugénio Raúl Madeira, secrétaire à la mobilisation du PODEMOS dans la province de Zambézie. La plainte déposée par Mondlane auprès du bureau du procureur général recense six cas dans lesquels des « escadrons de la mort » ont pris pour cible des membres de l’opposition. D’autres cas impliquent des membres d’unités spéciales de police qui auraient enlevé et battu des opposants politiques. Selon un rapport de Human Rights Watch de 2025, « les autorités mozambicaines n’ont pas mené d’enquêtes crédibles sur la vague d’assassinats politiques qui a suivi les élections générales d’octobre 2024 ».

Les témoignages et les documents recueillis par Forbidden Stories semblent impliquer les forces de sécurité de l’État mozambicain, notamment le service des enquêtes criminelles de la police (SERNIC), l’Unité d’intervention rapide (UIR) et d’autres unités spéciales comme le Groupe des opérations spéciales (GOE).

Américo Sebastião, homme d’affaires portugais disparu en 2016 (Crédit : Facebook / Américo Sebastião).

Des documents judiciaires issus des autorités portugaises et mozambicaines, obtenus par Forbidden Stories et liés à l’enquête sur la disparition d’Américo Sebastião, un homme d’affaires portugais enlevé il y a près de dix ans au Mozambique, pointent l’implication d’un membre du SERNIC. Sebastião a été enlevé en juillet 2016, dans une station-service à Nhamapaza, dans la province de Sofala. Selon des témoins, alors que Sebastião faisait le plein de sa voiture, trois hommes en uniforme l’ont menotté et forcé à monter dans un véhicule avant de prendre la fuite. Le motif présumé de cette opération : Sebastião, qui travaillait dans le secteur forestier, était soupçonné de soutenir des membres du parti d’opposition RENAMO, d’après les documents consultés. Le consortium n’a trouvé aucune preuve d’un tel soutien.

Toujours d’après les documents en notre possession, en juin 2017, les autorités portugaises ont fourni au procureur régional le numéro de téléphone et le pseudonyme (« Avião ») de l’homme soupçonné d’avoir supervisé l’enlèvement de Sebastião. L’analyse du numéro de téléphone effectuée par le consortium montre qu’il est lié à un individu se revendiquant du SERNIC. Contacté par le consortium, l’agent qui se présente sous le nom de Sergio Avião confirme avoir été policier au moment de l’enlèvement de Sebastião et travailler aujourd’hui pour le SERNIC. Il dément toute implication dans cette affaire : « Nous avons seulement appris qu’il avait été enlevé. Il n’a jamais été évoqué qui l’avait enlevé, ni à quoi ressemblaient ces personnes. (..) Nous nous sommes rendus sur place en pensant que cela relevait de notre compétence. Lorsque nous avons découvert que ce n’était pas le cas, (…) nous nous sommes retirés. » Il reconnaît qu’aucun service mozambicain ne l’a contacté à ce jour pour l’interroger. 

En 2019, Ana Gomes, ancienne élue et diplomate portugaise, se rend au Mozambique pour rencontrer l’épouse de Sebastião et exhorter les autorités à enquêter sur l’affaire. Un déplacement qu’elle qualifie d’acte de « désespoir » après que la justice mozambicaine ait rejeté les offres de coopération portugaises. « Ils savaient que l’enquête de la police judiciaire [portugaise] pourrait mener au commanditaire de l’enlèvement », assure Ana Gomes, qui pense qu’il s’agit d’une personne au pouvoir.

Disparitions forcées

Les disparitions comme celle de Sebastião sont devenues courantes au Mozambique, où une loi antiterroriste adoptée en 2020 autorise la détention de suspects pendant 16 mois sans inculpation. « On ne peut pas simplement détenir quelqu’un sans preuve, l’arrêter dans la rue et prétendre qu’il s’agit d’un suspect. Il faut disposer d’un ensemble de preuves qui permettent de désigner une personne en particulier comme suspect », déplore Carlos Quembo d’Amnesty International.

En 2024, le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) recueille des témoignages, consultés par Forbidden Stories, de résidents du Cabo Delgado dont des membres de la famille ont disparu. « Les militaires ont emmené [un de mes proches]. Il pleurait et criait. La population regardait. La famille s’est rendue à la [police] et a demandé où était mon frère. Ils ont dit qu’ils ne savaient pas… Ils ont dit qu’il était inutile de continuer à chercher mon proche car “il était parti” », détaille l’un des témoins.

Selon plusieurs sources, bon nombre de personnes enlevées sont détenues au secret dans des centres de détention improvisés dont l’emplacement est inconnu du grand public. « Certaines de ces personnes ont été détenues dans de mauvaises conditions, par exemple dans des conteneurs », détaille Quembo. « Des rapports font état de femmes enceintes qui ont accouché pendant leur détention, également dans des conditions très précaires. »

Selon une source diplomatique européenne interrogée par Forbidden Stories et souhaitant rester anonyme, « les sites secrets sont gérés conjointement par le ministère de l’Intérieur [la police] et les services de renseignement mozambicains ».

Le témoignage d’Amilcar Francisco, un sympathisant d’ANAMOLA enlevé en avril dernier, met en lumière le rôle des unités de police dans ces attaques. « Quand ils m’ont ligoté et ont mis une cagoule sur ma tête, ils ont commencé à dire : “Vous finirez tous comme ça.” Puis, ils ont commencé à citer les noms de mes collègues qui font partie de notre organisation », raconte Francisco auprès du consortium. Après l’avoir torturé, les agents qu’il a reconnus comme appartenant au SERNIC le laissent pour mort.

Arlindo Chissale (Crédit : DR).

Pour les familles des disparus, l’attente est insupportable. Les proches de Chissale pensent désormais qu’il est mort. D’une certaine manière, il les avait préparés à cette fin tragique. Avant sa disparition, « il n’allait pas bien, il était surveillé, suivi, et il nous avait prévenus », confie Macário, le frère de Chissale, à Forbidden Stories. Un ex-collègue du journaliste se souvient d’une phrase lâchée par Chissale : « Je suis déjà un homme mort. »

Malgré ces mises en garde, Macário a du mal à passer à autre chose. « Nous ne nous attendions pas à ce qu’il disparaisse. Nous pensions qu’il serait peut-être abattu, torturé à mort, puis jeté dans une benne à ordures. Et que ce serait tout. Des gens auraient pu nous le signaler, et nous aurions pu lui offrir un enterrement digne », souffle-t-il. « Mais ça ne s’est tout simplement pas produit. »

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