Tuer le messager ne tuera pas le message.

Mozambique Exposed

Au Mozambique, le régime impose un blackout aux journalistes

Crédit : Baptiste Condominas / RFI

Par Alexander Abdelilah et Mariana Abreu

9 Juin 2026

« Mozambique Exposed » est un consortium d’investigation international coordonné par Forbidden Stories et comprenant Evident Media (Etats-Unis), Expresso (Portugal), M28 Investigates (Rwanda), Les Observateurs de France 24 (France), Papertrail media (Allemagne), RFI (France), SourceMaterial (Royaume-Uni), ZDF (Allemagne), et Zitamar News (Mozambique)

C’est un pays qui passe largement sous les radars médiatiques occidentaux. Pourtant, il concentre les extrêmes comme peu d’autres.

À la fois terrain de jeu des majors pétro-gazières qui y multiplient les méga-projets et théâtre d’un conflit qui a déjà fait plus de 6000 victimes et un million de déplacés entre les islamistes du groupe Al Shabaab affilié à l’Etat islamique et l’Etat mozambicain, il est également le cinquième pays le plus pauvre du monde. Le gouvernement y est dirigé sans partage par le même parti depuis un demi-siècle et les dernières élections générales d’octobre 2024 sont contestées par l’opposition et critiquées par des observateurs internationaux. Elles ont provoqué le soulèvement inédit d’une partie de la population. Depuis ce scrutin, la répression s’est intensifiée dans le pays, où les membres de l’opposition et les journalistes tombent les uns après les autres, dans l’indifférence manifeste des autorités publiques.

Il est vrai que la liste des cas non élucidés impliquant des journalistes donne le tournis. Ibraimo Mbaruco, reporter et présentateur de la Radio Communautaire de Palma, a envoyé par SMS à un collègue le 7 avril 2020 qu’il était « encerclé par des soldats », avant de disparaître sans laisser de trace. João Chamusse, rédacteur en chef du journal en ligne Ponto por Ponto, a été retrouvé mort le 14 décembre 2023 à son domicile, à KaTembe, le crâne balafré, ses téléphones et son ordinateur volés; il était réputé pour ses éditoriaux acerbes sur la corruption et la mauvaise gouvernance.

Albino Sibia, jeune blogueur de 30 ans, est mort le 12 décembre 2024 sous les balles de policiers alors qu’il couvrait en direct sur Facebook une manifestation à Ressano Garcia, dans le sud du pays. Arlindo Chissale, reporter du média en ligne Pinnacle News et membre de l’opposition, a été extrait sans ménagement d’un minibus le 7 janvier 2025 entre Pemba et Nacala par cinq hommes armés dont deux en uniforme de police; son corps n’a jamais été retrouvé. Selma Inocência, journaliste de télévision, a déclaré avoir été empoisonnée aux métaux lourds (mercure, cadmium, uranium, thallium) lors d’un voyage professionnel à Maputo en mars 2025, et vit aujourd’hui en Allemagne avec des séquelles physiques.

Les journalistes João Chamusse, Arlindo Chissale, Albino Sibia and Ibraimo Mbaruco (Crédits : DR).

Les affaires s’enchaînent et les autorités ne font rien ou presque. Après la mort de Chamusse, la police a bien arrêté un homme qui aurait avoué le meurtre mais n’a pas jugé utile d’enquêter sur d’éventuels commanditaires. Aucune inculpation rendue publique non plus après la mort de Sibia ou l’empoisonnement d’Inocência. Pas plus après les disparitions d’Arlindo Chissale ou Ibraimo Mbaruco, tous deux adeptes du journalisme citoyen, tous deux enlevés par des hommes en uniformes selon les témoins, tous deux actifs au Cabo Delgado, région du nord mozambicain où sévit l’Etat islamique. « Aucune enquête crédible, approfondie et impartiale n’a été menée dans ces deux affaires », regrette Carlos Quembo, spécialiste du Mozambique à Amnesty International. « Il est regrettable que l’affaire Ibraimo Mbaruco ait été classée sans qu’aucune explication ne soit fournie sur ce qui s’est passé. » Quant à Arlindo Chissale, les autorités affirment mener une enquête, mais n’ont pas communiqué sur ses résultats.

C’est au Cabo Delgado que la situation est la plus préoccupante. Les autorités tentent d’imposer un black-out médiatique sur le conflit. « Les médias n’ont pas vraiment pu couvrir la situation correctement. Les journalistes locaux qui essaient sont pris pour cibles », dénonce le CPJ. « Le système en place restreint davantage l’espace civique au Mozambique », ajoute Wilker Dias, directeur de l’ONG DECIDE, spécialisée dans le soutien à la société civile, qui assure aussi avoir été empoisonné lors d’un séjour à Maputo en 2024. Les reporters qui s’y sont aventurés, dont Estacio Valoi et Alex Perry, sont attaqués, menacés ou expulsés. Selon notre partenaire Zitamar News, « les autorités manquent de transparence sur ce qui se passe réellement dans la province », et les conditions de sécurité adéquates ne sont pas réunies pour la presse. « Dans de nombreux cas, les institutions publiques et privées ne coopèrent pas avec les journalistes », résume un reporter de notre partenaire Zitamar News. Une réticence que nous avons pu constater : rares sont les ONG qui acceptent de collaborer avec la presse, craignant des représailles des autorités.

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C’est pour briser ce silence que Forbidden Stories publie « Mozambique Exposed ». Près d’une centaine d’interviews, 10 médias, 30 journalistes et cinq mois de travail. Une partie du consortium s’est rendue sur le terrain, au Cabo Delgado, afin d’interroger les victimes du conflit et des effets secondaires des grands projets gaziers qui façonnent la côte au nord-est de cette région traumatisée. Aux côtés de nos partenaires, et en nous basant également sur des témoignages recueillis par l’UNFPA auxquels nous avons eu accès, nous révélons les dessous de la machine à faire taire opposants et journalistes dans le pays. Les autorités mozambicaines n’ont pas donné suite à nos nombreuses questions. D’autres enquêtes suivront.

« Les journalistes étrangers bénéficient souvent d’une plus grande liberté et d’une plus grande sécurité pour couvrir ces sujets que leurs homologues locaux. », souligne notre partenaire de Zitamar News. « Il est important que les médias internationaux continuent de manifester leur solidarité envers les journalistes mozambicains ».

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